La croyance d’Einstein en le hasard
En 1926, Albert Einstein affirme que « Dieu ne joue pas aux dés avec l’univers », alors même que la mécanique quantique impose le hasard comme loi fondamentale. Malgré ses positions tranchées, il refuse d’associer ses convictions à une croyance religieuse traditionnelle.
Les débats entre Einstein et Niels Bohr sur la nature de la réalité illustrent une tension persistante entre déterminisme et indétermination. Cette posture continue d’alimenter les discussions sur la place du hasard dans la science et dans la conception de l’univers.
Plan de l'article
Einstein face à la question de Dieu : croyances et malentendus
Impossible de citer Albert Einstein sans voir surgir des débats enflammés autour de la science, de la foi ou du matérialisme. Son nom circule partout, souvent détourné, invoqué à tort et à travers sur le Dieu personnel, la religion juive ou l’idéal rationnel. Pourtant, Einstein résiste à toute tentative de le ranger dans une case. Il ne croit ni à un Dieu façonné à l’image des hommes, ni à une providence qui guiderait le cours des choses. Pour lui, parler d’un Dieu personnel, c’est surtout traduire nos propres fragilités, nos réponses face à la peur et à l’incertitude. Oubliez les miracles, la main invisible : ce n’est pas son registre.
Sa fameuse God Letter, envoyée à Eric Gutkind en 1954, tranche définitivement la question. Einstein s’éloigne du Dieu de la Bible, qu’il considère comme un ensemble de récits respectables, mais datés et naïfs. Pas de surveillance bienveillante sur le peuple juif, pas de plan divin. Son modèle, c’est Spinoza : la nature, dans sa beauté, son ordre, mais sans dessein caché. À ses yeux, religion et superstition marchent souvent main dans la main, et les grandes religions n’échappent pas à ce mélange d’héritages anciens.
Entre science et religion, la frontière est nette. Einstein ne veut pas d’un Dieu à l’image des hommes, ni d’une nature soumise à des caprices supérieurs. Ce qui l’anime, c’est une forme de spiritualité sans dogme, une admiration devant la cohérence du monde, sans recours à une entité transcendante.
Pourquoi le hasard dérangeait-il autant le père de la relativité ?
Le mot « hasard » a toujours sonné faux dans la bouche d’Albert Einstein. Ce n’est pas une simple question de goût, mais un vrai choix de scientifique : pour lui, la nature suit des lois, des principes qui peuvent être compris et prédits. En 1926, alors que la physique quantique bouleverse la donne, Einstein lâche sa fameuse phrase à Max Born : « Dieu ne joue pas aux dés ». Derrière cette déclaration, une conviction : la science ne doit pas céder à l’arbitraire.
La révolution quantique, elle, change la donne. Niels Bohr et ses collègues n’y voient pas un simple manque de connaissances, mais un fondement du réel. À l’échelle microscopique, les lois ne permettent plus de tout prévoir. Le hasard devient une composante incontournable : un électron, un photon, échappe à toute certitude. La causalité stricte, c’est fini.
Einstein, pourtant, s’accroche à une vision différente. Pour lui, accepter le hasard comme une donnée de l’univers, c’est baisser les bras. Ça reviendrait à abandonner le rêve de comprendre le monde jusqu’au bout, de lui donner un sens. Il reste persuadé que derrière cette apparence d’aléa, des lois cachées sont à découvrir. Renoncer à cela, c’est s’interdire de rendre l’univers intelligible.
Le désaccord entre Einstein et Bohr va bien au-delà d’une différence de méthodes. Il oppose deux visions du monde : l’une qui veut croire à un ordre sous-jacent, l’autre qui assume l’incertitude comme une réalité incontournable.
Entre science et spiritualité, quelles leçons tirer de la pensée d’Einstein ?
Chez Einstein, la science n’est jamais coupée des grandes questions humaines. Il ne sépare pas l’exploration du réel du besoin de sens. Sa façon d’aborder la religion détonne : il ne croit pas aux dogmes, mais admire l’ordre du monde, sans voir derrière une volonté supérieure. Sa spiritualité, si l’on peut dire, se rapproche du Dieu de Spinoza : une force impersonnelle, présente dans les lois de la nature. La lettre à Eric Gutkind, en 1954, le formule clairement : pour lui, « Dieu » n’est qu’un mot, une invention humaine face à nos propres limites.
Il va même plus loin : la religion juive, comme toutes les autres, n’est qu’un héritage de croyances primitives. Quant à la Bible, elle n’est qu’un recueil de légendes, rien de plus. Pourtant, on ne trouve ni cynisme, ni désespoir dans ses propos. Einstein souligne la singularité de l’expérience humaine, le sentiment de vertige face à la complexité de l’univers.
Quelques repères de la pensée d’Einstein
Pour mieux cerner sa vision, voici quelques traits caractéristiques de sa démarche :
- Il rejette l’idée d’un Dieu personnel, mais s’émerveille de l’ordre naturel.
- Il poursuit sans relâche l’unification des lois de la nature.
- Il garde une conscience aiguë des limites humaines face à l’immensité du monde.
Le déterminisme, chez lui, ne rime pas avec froideur. Il invite à une forme d’humilité lucide : l’univers garde toujours une part d’ombre, résiste à nos explications définitives. Cette tension, entre la rigueur scientifique et l’appel au mystère, continue d’inspirer ceux qui cherchent à penser le monde sans se contenter de réponses toutes faites.
Au fond, la pensée d’Einstein nous rappelle qu’on peut marcher longtemps sur la frontière ténue entre connaissance et émerveillement, sans jamais poser de point final à la quête du sens.
