Yggdrasil, le frêne cosmique de la mythologie nordique, relie selon les textes médiévaux plusieurs mondes entre eux. Mais la représentation qu’on en a aujourd’hui, avec ses neuf royaumes bien rangés sur des branches et des racines, ne correspond pas exactement à ce que disent les Eddas. Les sagas et les poèmes en vieux norrois laissent des zones d’ombre considérables, et ce sont souvent des lecteurs modernes qui ont comblé les trous.
Yggdrasil dans les Eddas : un arbre sans mode d’emploi
Quand on lit la Völuspá ou la Gylfaginning de Snorri Sturluson, Yggdrasil apparaît comme un frêne gigantesque dont les racines plongent vers des sources sacrées. Ses branches abritent un aigle, un cerf ronge son feuillage, et le serpent Níðhöggr grignote ses racines par en dessous.
Ce qui manque, en revanche, c’est un schéma clair. Aucun texte médiéval ne fournit de carte d’Yggdrasil. Snorri mentionne trois racines menant à trois puits ou sources distinctes, mais il ne dit jamais que chaque branche porte un monde précis. L’image d’un arbre à étages, avec Asgard en haut, Midgard au milieu et Hel en bas, est une reconstruction postérieure.
Les Eddas décrivent des lieux, des créatures, des trajets entre les mondes. Elles ne dessinent pas de plan d’ensemble. C’est un peu comme si on avait les descriptions de plusieurs villes sans jamais disposer de la carte du pays.

Neuf mondes nordiques : un chiffre symbolique, pas une liste figée
Vous avez déjà vu ces infographies qui listent Asgard, Midgard, Jotunheim, Alfheim, Svartalfheim, Nidavellir, Niflheim, Muspelheim et Helheim ? Cette liste est devenue un standard sur le web. Le problème, c’est qu’elle n’existe nulle part dans les textes originaux sous cette forme.
La Völuspá mentionne « neuf mondes » (níu heimar), mais sans jamais les énumérer. Le chiffre neuf revient souvent dans la poésie vieil-norroise. Odin passe neuf nuits suspendu à Yggdrasil. Heimdallr a neuf mères. Le nombre neuf fonctionne comme un marqueur de totalité, à la manière du chiffre sept dans d’autres traditions, plutôt que comme un décompte précis.
Des discussions appuyées sur la philologie rappellent que la liste canonique des royaumes telle qu’on la trouve sur les sites modernes est largement une construction des XVIIIe et XIXe siècles. Les chercheurs de cette époque, influencés par les classifications systématiques, ont voulu mettre de l’ordre dans un corpus qui ne s’y prêtait pas forcément.
Heimr et garðr : deux mots, deux visions du monde
Un détail linguistique change beaucoup de choses. Les textes norrois utilisent deux termes pour désigner ces espaces : heimr (domaine, monde au sens large) et garðr (enclos, espace clôturé). Midgarðr, par exemple, signifie littéralement « l’enclos du milieu ».
Ces mots ne désignent pas des planètes ni des dimensions au sens moderne. Ils évoquent des territoires, des espaces délimités par une frontière. Asgard est « l’enclos des Ases » (les dieux), Jotunheim le « domaine des géants ». Cette distinction entre enclos et domaine suggère une géographie plus fluide que le schéma en couches empilées qu’on retrouve partout.
Snorri Sturluson et la Gylfaginning : un filtre chrétien sur les mythes
Snorri Sturluson a rédigé l’Edda en prose au XIIIe siècle, soit environ deux cents ans après la christianisation de l’Islande. C’est la source la plus détaillée sur Yggdrasil, les dieux Ases, Odin, Thor, Loki et le Ragnarök. Mais Snorri n’était pas un païen qui transcrivait sa propre religion.
Il était un lettré chrétien, chef politique islandais, qui compilait des récits pour préserver la poésie scaldique. Son texte organise, classe et rationalise des traditions orales qui n’avaient probablement jamais formé un système aussi cohérent. La Gylfaginning présente les mythes comme un récit structuré, ce qu’ils n’étaient pas à l’origine.
Cela ne signifie pas que Snorri a tout inventé. Mais quand on lit ses descriptions d’Yggdrasil ou des mondes, il faut garder en tête que cette mise en forme ordonnée reflète autant la pensée médiévale chrétienne que la tradition norse païenne.
Ce que Snorri a choisi de ne pas dire
Certains éléments présents dans les poèmes eddiques sont absents ou minimisés chez Snorri :
- Les pratiques rituelles liées aux arbres sacrés, attestées par des sources extérieures comme Adam de Brême, n’apparaissent pas dans la Gylfaginning. Les arbres réels vénérés par les Scandinaves sont séparés de l’arbre mythique.
- Le rôle des géants (jötnar) comme figures ambivalentes, parfois alliées des dieux, est souvent simplifié en opposition binaire dieux/géants dans le récit de Snorri.
- Les nains (dvergar), qui fabriquent les objets les plus puissants de la mythologie, reçoivent peu de développement cosmologique alors qu’ils occupent une place centrale dans les récits de création.

Yggdrasil vu comme un réseau, pas comme une hiérarchie verticale
Une lecture plus récente des sources propose de voir Yggdrasil non pas comme un arbre à étages, mais comme une infrastructure de connexions entre des espaces. Les textes parlent de ponts (le Bifröst), de chemins, de voyages entre les mondes. Les dieux se déplacent. Les géants traversent des frontières. Même les morts circulent.
Cette vision en réseau colle mieux avec les récits. Dans les Eddas, Odin voyage constamment entre les mondes. Thor franchit des rivières pour atteindre Jotunheim. Loki circule partout, changeant de forme. Les mondes ne sont pas des étages isolés mais des territoires connectés.
L’arbre, dans cette lecture, fonctionne davantage comme un système racinaire, un mycélium reliant des espaces entre eux, que comme un immeuble à plusieurs niveaux. Les racines ne « descendent » pas vers le bas au sens spatial : elles relient des sources d’eau, des puits de sagesse, des lieux de mémoire.
Pourquoi la version simplifiée d’Yggdrasil domine le web
Les articles en ligne reproduisent presque tous le même schéma : un arbre vertical, neuf mondes étiquetés, une carte lisible. Cette standardisation vient en partie de la culture populaire, des jeux vidéo et des séries qui ont figé une version unique du mythe.
Le résultat est un paradoxe. Plus Yggdrasil devient visible dans la culture contemporaine, plus sa complexité d’origine disparaît. Les strophes de la Völuspá, avec leurs formules obscures et leurs ellipses, laissent place à des infographies colorées. Les textes norrois, pourtant, tirent leur force de ce qu’ils ne disent pas : les silences des sagas ouvrent autant de portes que leurs récits.
Lire les Eddas avec cette grille, en acceptant que le flou fait partie du mythe, donne une image d’Yggdrasil bien plus riche que n’importe quel diagramme à neuf cases.

