Un flash lumineux perçu les yeux fermés, en dehors de toute source extérieure, porte un nom médical : le phosphène. La neurologie l’explique par une stimulation spontanée des cellules rétiniennes ou du cortex visuel. Les traditions spirituelles anciennes, elles, lui accordent un tout autre statut.
Yoga, bouddhisme tibétain, soufisme, chamanisme : ces éclairs intérieurs reviennent dans des textes et des pratiques séparés par des millénaires et des milliers de kilomètres. Ce qui interpelle, ce n’est pas tant l’explication donnée par chaque tradition que la récurrence du phénomène dans des contextes contemplatifs très différents.
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Lumière intérieure dans le yoga et le bouddhisme tibétain : deux lectures du même éclat
Dans la tradition yogique, la perception de lumières durant la méditation est associée à l’activation du chakra Ajna, situé entre les sourcils. Les textes classiques du Hatha Yoga décrivent des visions progressives : points lumineux, flammes, éclairs, puis une clarté stable. Cette séquence est interprétée comme un marqueur de progression dans la pratique, pas comme un événement isolé.
Le vocabulaire est précis. Le terme sanskrit « jyoti » (lumière) apparaît dans les Upanishads pour désigner une luminosité perçue en état méditatif profond. Elle n’est pas considérée comme extérieure au pratiquant, mais comme une manifestation de la conscience elle-même.
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Le bouddhisme tibétain propose une grille de lecture différente. Dans la tradition Dzogchen, la perception de lumières (thiglé) fait partie des expériences de la « luminosité naturelle de l’esprit ». Ces visions peuvent prendre la forme de sphères, d’arcs ou d’éclairs brefs. Le cadre interprétatif insiste sur un point : ces lumières ne sont ni un but ni une preuve d’avancement. Le pratiquant est invité à ne pas s’y attacher.

La distinction est fondamentale. Là où le yoga tantrique voit dans l’éclat un signe d’ouverture énergétique du troisième oeil, le Dzogchen y voit un phénomène naturel de l’esprit au repos, qui ne doit pas être surinvesti. Deux traditions contemplatives, un même phénomène visuel, deux postures radicalement opposées face à l’interprétation.
Soufisme et chamanisme : la lumière comme signe de présence
La mystique soufie accorde une place centrale à la lumière dans l’expérience spirituelle. Le terme arabe « nur » traverse les textes des maîtres soufis pour désigner une illumination intérieure perçue lors du dhikr (répétition rythmique des noms divins). Cette lumière n’est pas métaphorique. Les récits initiatiques décrivent des éclats soudains, parfois colorés, survenant les yeux fermés pendant la pratique.
Dans ce cadre, un flash lumineux est lu comme un signe de proximité avec le divin, une réponse directe à l’invocation. Le soufisme ne cherche pas à classer les couleurs perçues. L’accent porte sur l’état intérieur du pratiquant au moment de la vision : humilité, abandon, concentration. La lumière confirme un état, elle ne le provoque pas.
Les pratiques chamaniques de diverses cultures rapportent aussi des perceptions lumineuses en état modifié de conscience. Le contexte diffère radicalement : ici, l’éclat est souvent interprété comme la manifestation d’un esprit, d’un guide ou d’une entité. Dans certaines traditions amérindiennes, un flash blanc bref est lu comme un signe de présence bienveillante. Dans les pratiques médiumniques contemporaines influencées par ces traditions, cette lecture persiste : un éclat blanc bref serait le signal d’une présence spirituelle.
Couleurs perçues lors d’un flash yeux fermés : symbolisme selon les traditions
Les traditions ne se contentent pas de noter l’apparition d’une lumière. Elles distinguent les couleurs et leur attribuent des significations spécifiques. Ce système de correspondances varie d’une tradition à l’autre, mais certains recoupements existent.
- Le blanc est associé à une forme de pureté ou de présence spirituelle dans le soufisme, le yoga et certaines pratiques médiumniques. Il évoque une clarté de conscience ou un contact avec une dimension non matérielle.
- Le bleu et le violet sont rattachés à l’intuition et à la clairvoyance, particulièrement dans le système des chakras où ces teintes correspondent au centre Ajna (troisième oeil).
- Le doré ou le jaune renvoie à l’énergie vitale, au prana dans le yoga. Certains textes tantriques associent cette couleur à un état de vitalité spirituelle accrue.
- Le rouge et l’orangé sont liés au travail émotionnel, à l’ancrage corporel, aux chakras inférieurs. Leur apparition pendant la méditation est parfois interprétée comme le signe d’un processus de libération émotionnelle en cours.
Ces grilles de lecture ne font pas consensus entre les traditions. Le bouddhisme tibétain, par exemple, ne superpose pas le même système de couleurs que le yoga tantrique. Et les pratiques chamaniques n’utilisent pas du tout le modèle des chakras.

Phosphènes et visions spirituelles : la frontière qui pose question
Le terme japonais « makyo » désigne, dans le zen, les illusions sensorielles qui surviennent pendant la méditation. Lumières, sons, sensations corporelles : tout cela est classé comme obstacle potentiel à la pratique. Le maître zen conseille de laisser passer ces phénomènes sans leur accorder d’importance.
Cette position rejoint paradoxalement celle de la neurologie. Les phosphènes résultent d’une activité spontanée des neurones rétiniens ou du cortex visuel en l’absence de stimulation lumineuse. La fatigue visuelle liée aux écrans est aujourd’hui présentée comme un facteur déclenchant fréquent chez les personnes qui consultent pour ce phénomène. Un flash perçu après plusieurs heures devant un moniteur n’a rien de mystique.
La difficulté réside dans le tri. Tout flash lumineux pendant la méditation n’est pas un message spirituel, et cette mise en garde revient dans plusieurs sources contemporaines qui croisent approche énergétique et prudence médicale. En revanche, un phosphène survenant dans un contexte méditatif profond, sans fatigue oculaire préalable, sans pression mécanique sur les yeux, correspond exactement à ce que les traditions anciennes décrivent depuis des siècles.
Les données disponibles ne permettent pas de trancher entre une explication purement neurologique et une lecture spirituelle de ces perceptions. Ce qui est documenté, c’est la constance du phénomène à travers les époques et les cultures, et la cohérence partielle des interprétations malgré l’absence de contact entre ces traditions. La récurrence transculturelle du phénomène reste le fait le plus difficile à évacuer, que l’on privilégie une lecture matérialiste ou symbolique.

